Photos, mémoire… et le « temps »
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Photos, mémoire… et le « temps »

Librement inspiré de l’ouvrage de Carlo RovelliL’ordre du temps –, je poursuivis ici les réflexions qu’il a suscitées en moi durant ma lecture… ne pouvant que vous inciter à le lire.


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S’il est évident que les images ne sont pas la réalité, elles sont, pour moi, ce qui permet de l’imaginer… le support d’un imaginaire susceptible d’agir comme une mise à l’épreuve du réel, tant elles y adhèrent comme le soulignait Roland Barthes.

C’est d’autant plus vrai quand, comme au Japon, le réel est fait de fantômes. D’autant plus fort quand elles suscitent un sentiment d’incertitude oscillant entre les apparences du voir et les fictions du croire, quand elles mettent l’intelligence et l’imagination au travail. D’autant plus interessant quand elles vont au-delà des apparentes et de certains modes de pensée convenus, socialement et culturellement, pour voir autrement, s’enrichir de nos différences et acquérir de nouvelles connaissances…. et qu’elles remettent en question nos certitudes comme celles, par exemple, qui régissent notre notion du temps.

A titre personnel, depuis mon retour du Japon, je ne considère plus que le temps passe mais que c’est nous qui passons à travers lui. De passive et individualiste ma pensée s’est orientée vers l’action et m’a positionné dans un ensemble d’événements ; concrétisant en cela que le mystère du temps a peut-être davantage à voir avec ce que nous sommes, plutôt qu’avec le cosmos. Et avec pour corollaire que si, comme le dit Proust, « la réalité ne se forme que dans notre mémoire » cette dernière est, comme les photos, une collection de traces* indirectes issues du désordre du monde dont le récit n’est autre que celui qui se trouve à l’intérieur d’une seule mémoire, la nôtre !

« Un poète, écrit René Char, doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » Qui peut croire que la photo est une preuve ?
Une photo est une trace, c’est pourquoi elle est poétique. Le photographe est celui qui doit laisser, mieux, qui doit créer des traces de son passage et du passage des phénomènes, des traces d’une rencontre – photographique – avec les phénomènes. C’est pourquoi il est artiste et que nous ne sommes qu’interactions, la seule expression visible du temps. Un peu comme en physique quantique où les choses ne se matérialisent et n’existent à nos yeux que lorsqu’elles interagissent entre-elles et laissent des traces dans un système de probabilités.

Les photos sont comme cet ensemble de traces dans notre mémoire, établies sur la base structurelle du temps étroitement lié au fonctionnement de notre pensée. Alors pourquoi pas repenser le temps comme Carlo Rovelli, physicien et historien des Sciences, nous y invite dans son ouvrage « L’ordre du temps ». Et, avec lui, bousculer l’ordre du temps

… temps qui s’écoule plus vite à la montagne qu’en plaine
… temps qui s’écoule à des vitesses différentes à des endroits différents et pour lequel le passé et le futur ne valent que par notre vision floue du monde
… temps qui est ralenti par les masses et la vitesse avec pour résultat que, pour tout ce qui bouge le temps passe plus lentement et, que la notion de ”présent” ne se réfère qu’aux choses proches annihilant la notion de présent de l’Univers… et
… temps qui va même jusqu’à s’arrêter au bord d’un trou noir !

Bref, retirer au temps sa singularité, son universalité, son indépendance et son unicité, si sécurisantes, et aller plus loin que notre perception immédiate des choses, un peu comme celle qui nous avait amenée à croire la terre plate et le soleil tournant autour, rejoignant en cela la pensée de Voltaire : ”L’intérêt que j’ai à croire une chose n’est pas une preuve de l’existence de cette chose.
Mais on le sait  » Où l’homme cesse de connaître, il commence à croire.  » (Friedrich Nietzsche), avec la difficulté que  » La croyance n’est rien qu’une conception d’un objet, plus vive, plus vivante, plus forte, plus ferme, plus stable que celle que l’imagination seule est jamais capable d’obtenir.  » (David Hume)… Alors pourquoi ne pas faire de l’étonnement et de l’imaginaire l’origine de notre désir de connaissance… Pour ma part, je m’y emploie en m’adonnant à cet art de « l’irréversible et de l’inachevable » qu’est la photographie. En laissant quelques traces… avec la volonté que la sérénité l’emporte sur la cruauté, l’humour et la tendresse sur l’angoisse et l’amertume. Certains me disent :  « Rendre beau ce qui ne leur paraissait ne pas l’être » alors qu’il ne s’agit que de ma façon de voir… Car j’en reviens toujours au fondamental : «  C’est de voir dont il s’agit* » avec sa personnalité et l’unicité de son regard. Une façon, une probabilité toute personnelle d’interagir !

  • * « Pour laisser une trace, il est nécessaire que quelque chose s’arrête, cesse de bouger, et cela ne peut se produire qu’avec un processus irréversible, c’est-à-dire en dégradant de l’énergie en chaleur ». Cette réflexion de de l’ouvrage Carlo Rovelli s’applique bien à la photographie qui est essentiellement l’art de l’irréversible…
  • ** « l’irréversible et de l’inachevable » tirer de l’article Manifeste pour une photographie personnelle de Thomas Hammoudi
  • *** « C’est de voir dont il s’agit » livre de Robert Delpire

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